Aller au contenu
Français · 12e SM

Leçon 16 sur 31

L'injustice sociale

Je sais montrer comment la littérature africaine dénonce l'injustice sociale, au-delà de la colonisation : pauvreté, exploitation, condition des femmes, abus de pouvoir, et analyser les procédés de cette dénonciation.

  • 55 min
  • 5 exercices corrigés
  • 2 schémas
  • QCM de 5 questions

À la fin de la leçon, tu sauras :

  • Définir l'injustice sociale et en distinguer les formes dans les sociétés africaines
  • Présenter des œuvres qui la dénoncent : Sembène Ousmane, Kourouma, Mariama Bâ, Aminata Sow Fall, Fantouré
  • Analyser un texte de dénonciation et rédiger une argumentation sur le rôle de l'écrivain

Avant de commencer : Les leçons sur le procès du colonialisme et sur Les Damnés de la terre.

1Je découvre

Dans un quartier de Conakry, Fatoumata, 13 ans, travaille comme aide ménagère chez une famille aisée. Elle se lève avant tout le monde, porte l'eau, lave le linge, garde les enfants. Elle ne va plus à l'école. Pendant ce temps, Hawa, qui a le même âge, révise pour l'examen dans la maison voisine.

Au marché de Madina, un vieux porteur, Lansana, pousse sa charrette depuis l'aube pour quelques milliers de francs guinéens. À quelques rues de là, une voiture climatisée attend, moteur allumé, devant un grand magasin.

En classe de français, la professeure demande aux élèves : « Ces situations sont-elles normales ? Sont-elles justes ? » Un silence s'installe. Puis Alpha répond : « Elles sont habituelles, mais elles ne sont pas justes. »

Après les indépendances, beaucoup d'écrivains africains ont tourné leur regard vers ces injustices qui ne venaient plus seulement du colonisateur.

Qu'est-ce que l'injustice sociale, quelles formes la littérature africaine en a-t-elle montrées, et comment les écrivains la dénoncent-ils ?

2Je comprends

1. Définir l'injustice sociale

La justice sociale est l'idéal d'une société où chacun a les mêmes droits, les mêmes chances et une part équitable des richesses et des services (éducation, santé, travail).

L'injustice sociale désigne donc toutes les inégalités injustifiées entre les membres d'une société : quand certains sont privés de leurs droits, exploités ou méprisés à cause de leur pauvreté, de leur sexe, de leur origine, de leur âge ou de leur statut.

Il ne s'agit pas d'une différence naturelle : l'injustice sociale est produite par l'organisation de la société (lois, coutumes, pouvoir, économie). C'est pourquoi elle peut être combattue.

2. Du procès du colonialisme à la critique de la société

  1. 1Avant 1960 : les écrivains accusent surtout le colonisateur
  2. 2Autour de 1960 : les indépendances font naître un grand espoir
  3. 3Années 1960-1970 : désenchantement, les injustices continuent sous de nouveaux maîtres
  4. 4Les écrivains critiquent alors leur propre société : élites, argent, coutumes injustes
  5. 5Aujourd'hui : la dénonciation porte aussi sur l'exil, la corruption, la condition des enfants et des femmes
L'élargissement du combat littéraire, du colonisateur à toute forme d'injustice.

Fanon l'avait annoncé dans Les Damnés de la terre : l'indépendance ne suffit pas si une élite remplace simplement le colon. Les écrivains vont donc retourner le miroir vers leur propre société.

3. Les formes de l'injustice sociale et les œuvres qui les dénoncent

Forme d'injusticeŒuvreCe qu'elle montre
La pauvreté et l'exploitation des travailleursSembène Ousmane (Sénégal), Les Bouts de bois de Dieu (1960)les cheminots africains, moins payés que les Européens, luttent pour l'égalité
Le pouvoir de l'argent et de la bureaucratieSembène Ousmane, Le Mandat (1966)un homme pauvre et illettré reçoit un mandat mais ne parvient pas à le toucher : administration, escrocs et profiteurs le dépouillent
Le désenchantement et les abus de pouvoirAhmadou Kourouma (Côte d'Ivoire), Les Soleils des indépendances (1968)un prince malinké, Fama, ruiné par l'indépendance, vit la misère, la corruption et l'arbitraire du nouveau régime
La dictature et la misèreAlioum Fantouré (Guinée), Le Cercle des tropiques (1972)dans un pays imaginaire, un pouvoir tyrannique écrase le peuple après l'indépendance
La condition de la femmeMariama Bâ (Sénégal), Une si longue lettre (1979)une veuve, Ramatoulaye, écrit à son amie Aïssatou : polygamie imposée, poids des traditions, dépendance des femmes
Le mépris des plus pauvresAminata Sow Fall (Sénégal), La Grève des bàttu (1979)les autorités chassent les mendiants de la ville ; ceux-ci font grève, et les puissants découvrent qu'ils ont besoin d'eux pour leurs aumônes

4. Les victimes de l'injustice dans la littérature

On retrouve souvent les mêmes figures :

  • le paysan et l'ouvrier, exploités et mal payés ;
  • le pauvre de la ville, perdu dans l'administration ;
  • la femme, soumise à la polygamie imposée, au mariage forcé, privée d'instruction ;
  • l'enfant, contraint de travailler au lieu d'aller à l'école ;
  • le mendiant et l'exclu, méprisés.

En face, on trouve : l'élite corrompue, le fonctionnaire qui abuse de son pouvoir, le commerçant qui s'enrichit sur la misère, parfois le mari ou la famille qui imposent des coutumes injustes.

Les puissants
  • élite enrichie, fonctionnaire qui abuse, profiteur
  • maîtrise de l'écrit, de l'administration, de l'argent
  • coutumes utilisées à leur avantage
  • parole publique, pouvoir de décider
Les victimes
  • paysan, ouvrier, pauvre de la ville
  • illettrisme, dépendance, précarité
  • femmes et enfants soumis à ces coutumes
  • silence, que l'écrivain veut briser
Le face-à-face que met en scène la littérature de l'injustice sociale.

5. Les procédés de la dénonciation

  • Le réalisme : décrire avec précision la vie quotidienne des pauvres (le marché, la file d'attente à la poste, la faim).
  • Le personnage-victime : un héros ordinaire, auquel le lecteur s'identifie (Dieng dans Le Mandat, Ramatoulaye dans Une si longue lettre).
  • L'ironie et la satire : ridiculiser les puissants (les notables de La Grève des bàttu qui ont besoin des mendiants qu'ils méprisent).
  • La forme épistolaire : la lettre permet une confidence intime et une réflexion personnelle (Une si longue lettre).
  • L'écriture africanisée : Kourouma fait entrer dans le français le rythme et les images du malinké, pour que le récit sonne vrai.
  • Le récit collectif : montrer la force du groupe qui s'organise (la grève des cheminots, la grève des mendiants).

6. Le rôle de l'écrivain

L'écrivain qui dénonce l'injustice sociale joue plusieurs rôles :

  1. Témoin : il montre ce que beaucoup ne veulent pas voir.
  2. Porte-parole : il donne la parole à ceux qui ne l'ont pas.
  3. Éveilleur de conscience : il pousse le lecteur à réfléchir et à agir.
  4. Artiste : il ne fait pas un tract, il crée une œuvre qui émeut et fait penser.

Sembène Ousmane, qui a aussi été cinéaste, voulait que ses œuvres touchent le plus grand nombre, y compris ceux qui ne savent pas lire : c'est pourquoi il a adapté plusieurs de ses récits au cinéma.

Exemple

Question : Explique en quoi Le Mandat de Sembène Ousmane dénonce une injustice sociale.

Réponse rédigée : Dans Le Mandat, Dieng, un homme pauvre et illettré de Dakar, reçoit un mandat envoyé par son neveu. Pour le toucher, il lui faut une carte d'identité, pour laquelle il faut un extrait de naissance, qu'il n'a pas. Pendant ses démarches, parents, voisins et escrocs tentent de profiter de l'argent. Le roman dénonce ainsi une société où le pauvre qui ne maîtrise pas l'écrit est à la merci de l'administration et des profiteurs : l'injustice ne vient plus du colonisateur, mais de l'organisation même de la société indépendante.

Exemple

Question : Pourquoi Mariama Bâ a-t-elle choisi la forme de la lettre dans Une si longue lettre ?

Réponse rédigée : La lettre permet à Ramatoulaye de se confier à son amie Aïssatou et de parler librement de ce qu'une femme n'ose pas dire en public : la douleur d'avoir été délaissée par son mari au profit d'une seconde épouse, le poids des traditions, la dépendance économique. La forme épistolaire crée une intimité qui touche le lecteur. Elle fait aussi entendre une voix de femme, longtemps réduite au silence : dénoncer l'injustice, c'est d'abord prendre la parole.

Méthode

Pour analyser un texte qui dénonce une injustice :

  1. J'identifie l'injustice dénoncée (qui est victime, de qui, de quoi).
  2. Je repère le point de vue : qui raconte ? un narrateur neutre, naïf, la victime elle-même ?
  3. Je relève les procédés : réalisme, ironie, satire, lettre, images, opposition riches/pauvres.
  4. J'explique l'effet recherché sur le lecteur (indignation, pitié, rire amer, réflexion).
  5. Je conclus sur la visée : que veut obtenir l'auteur ?

3Je retiens

Je retiens

Injustice sociale : inégalité injustifiée entre membres d'une société (pauvreté, sexe, origine, statut), produite par l'organisation sociale, donc combattable.

Après 1960, les écrivains élargissent le combat : du colonisateur aux injustices de leur propre société (désenchantement annoncé par Fanon).

Œuvres : Sembène Ousmane, Les Bouts de bois de Dieu (1960) et Le Mandat (1966) ; Kourouma, Les Soleils des indépendances (1968) ; Fantouré, Le Cercle des tropiques (1972) ; Mariama Bâ, Une si longue lettre (1979) ; Aminata Sow Fall, La Grève des bàttu (1979).

Victimes : paysans, ouvriers, pauvres des villes, femmes, enfants, exclus.

Procédés : réalisme, personnage-victime, ironie et satire, lettre, écriture africanisée, récit collectif.

Rôle de l'écrivain : témoin, porte-parole, éveilleur de conscience, artiste.

4Erreurs fréquentes

  • Croire que l'injustice sociale ne vient que du colonisateur : après 1960, les écrivains dénoncent aussi les élites africaines et certaines coutumes.
  • Confondre différence et injustice : ce qui est injuste, c'est une inégalité imposée et non méritée.
  • Citer une œuvre sans expliquer quelle injustice elle dénonce et comment.
  • Juger avec des généralités (« les riches sont méchants ») : un bon devoir analyse des mécanismes précis, avec des exemples tirés des œuvres.

5Je m’exerce

1Exercice 1

Définis : justice sociale, injustice sociale, désenchantement, roman épistolaire.

Voir le corrigéCacher le corrigé
  • Justice sociale : idéal d'une société où chacun a les mêmes droits, les mêmes chances et une part équitable des richesses et des services.
  • Injustice sociale : inégalité injustifiée entre les membres d'une société, produite par son organisation.
  • Désenchantement : déception qui suit la perte d'un grand espoir ; en littérature africaine, déception après les indépendances.
  • Roman épistolaire : roman composé d'une ou de plusieurs lettres.

2Exercice 2

Relie chaque œuvre à l'injustice qu'elle dénonce : Une si longue lettre ; La Grève des bàttu ; Le Mandat ; Les Soleils des indépendances — a) le mépris des mendiants ; b) la bureaucratie qui écrase le pauvre illettré ; c) la polygamie imposée et la condition de la femme ; d) la misère et les abus de pouvoir après l'indépendance.

Voir le corrigéCacher le corrigé

Une si longue lettre : c. La Grève des bàttu : a. Le Mandat : b. Les Soleils des indépendances : d.

3Exercice 3

Lis ce texte, écrit pour l'exercice.

« Chaque matin, Kadiatou, onze ans, remplit les bidons à la borne-fontaine avant que la patronne ne se réveille. Chaque matin, elle voit passer les enfants de la maison, cartable au dos. "Toi, tu as de la chance d'être nourrie", lui dit la patronne. Kadiatou baisse les yeux. Elle sait écrire son prénom. Elle l'écrit parfois, du bout du doigt, sur le sable de la cour. »

a) Quelle injustice sociale ce texte dénonce-t-il ?

b) Relève et explique l'antithèse qui structure le passage.

c) Quel est l'effet de la phrase de la patronne ?

d) Quelle image rend la dernière phrase particulièrement émouvante ?

Voir le corrigéCacher le corrigé

a) Le texte dénonce le travail des enfants, en particulier des petites filles employées comme domestiques, et leur privation d'école.

b) L'antithèse oppose Kadiatou, qui porte des bidons, aux enfants de la maison, qui portent un « cartable au dos ». Elle montre que deux enfants du même âge n'ont pas les mêmes chances.

c) La phrase de la patronne présente l'exploitation comme une faveur (« tu as de la chance »). Elle révèle l'hypocrisie et l'ironie cruelle de la situation : la victime devrait être reconnaissante.

d) L'image du prénom écrit « du bout du doigt, sur le sable » montre à la fois le désir d'apprendre de Kadiatou et la fragilité de ce savoir, qui s'efface comme le sable. Elle suggère un avenir volé.

4Exercice 4

Explique en six à huit lignes pourquoi, après les indépendances, les écrivains africains ont tourné leur critique vers leur propre société.

Voir le corrigéCacher le corrigé

Exemple de réponse :

Autour de 1960, les indépendances ont fait naître un immense espoir : on pensait que le départ du colonisateur mettrait fin à l'injustice. Or, dans de nombreux pays, la misère, la corruption et les abus de pouvoir ont continué, parfois sous l'autorité de nouvelles élites, comme Fanon l'avait annoncé dans Les Damnés de la terre. Les écrivains, fidèles à leur rôle de témoins, ont donc retourné leur regard vers leur propre société. Kourouma, dans Les Soleils des indépendances (1968), ou le Guinéen Alioum Fantouré, dans Le Cercle des tropiques (1972), montrent ce désenchantement. D'autres, comme Mariama Bâ, dénoncent aussi des coutumes injustes envers les femmes.

5Exercice 5

(Dissertation, type examen) Sujet : « L'écrivain doit-il être la voix de ceux qui n'en ont pas ? » Rédige l'introduction, le plan détaillé et la conclusion.

Voir le corrigéCacher le corrigé

Exemple :

Introduction : Dans toute société, certains ne peuvent pas se faire entendre : les pauvres, les illettrés, les femmes soumises à des coutumes injustes, les enfants qui travaillent. En Afrique, de nombreux écrivains ont choisi de parler pour eux, de Sembène Ousmane à Mariama Bâ. Mais l'écrivain doit-il nécessairement être la voix des sans-voix, ou est-il libre d'écrire sur ce qu'il veut ? Nous verrons d'abord que ce rôle est essentiel, puis que l'écrivain doit rester libre et artiste.

I. L'écrivain est la voix de ceux qui n'en ont pas.

  • Il témoigne de l'injustice : Le Mandat (1966) montre le pauvre illettré écrasé par l'administration.
  • Il éveille les consciences et soutient la lutte : Les Bouts de bois de Dieu (1960).
  • Il permet aux victimes de parler elles-mêmes : la voix de Ramatoulaye dans Une si longue lettre (1979).

II. Mais ce rôle ne doit pas devenir une obligation.

  • L'écrivain doit rester libre : une littérature imposée devient de la propagande.
  • Montrer la beauté d'une culture est aussi une manière de servir son peuple : L'Enfant noir de Camara Laye (1953).
  • Une œuvre ne dénonce efficacement que si elle est belle et vraie : c'est l'art qui donne sa force au message.

Conclusion : l'écrivain n'est pas obligé d'être la voix des sans-voix, mais la grande littérature africaine montre qu'en le devenant librement, il donne à son œuvre une force et une utilité exceptionnelles. On peut se demander aujourd'hui quelles injustices les jeunes écrivains guinéens choisiront de faire entendre.

Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.

6Je vérifie

Choisis une réponse pour chaque question : la correction s’affiche aussitôt.

1Qu'est-ce que l'injustice sociale ?
Voir la réponse

Réponse B : une inégalité injustifiée produite par l'organisation de la société. Parce qu'elle vient de la société, l'injustice sociale peut être combattue.

2Quel roman de Mariama Bâ dénonce la condition de la femme et la polygamie imposée ?
Voir la réponse

Réponse A : Une si longue lettre. Ramatoulaye y écrit à son amie Aïssatou.

3Quel écrivain guinéen a publié Le Cercle des tropiques (1972) ?
Voir la réponse

Réponse B : Alioum Fantouré. Ce roman dénonce un pouvoir tyrannique après l'indépendance.

4Dans La Grève des bàttu, qui fait grève ?
Voir la réponse

Réponse C : les mendiants. Chassés de la ville, les mendiants cessent de venir, et les puissants découvrent qu'ils ont besoin d'eux.

5Pourquoi les écrivains africains critiquent-ils leur propre société après 1960 ?
Voir la réponse

Réponse B : parce que les injustices continuent sous de nouvelles élites. C'est le désenchantement, annoncé par Fanon.

Tu as fini la leçon ?

Crée ton compte élève gratuit pour cocher les leçons terminées, suivre ta progression et gagner des points au QCM.

Karamö
Un point pas clair ? Dis-moi ce qui te bloque dans cette leçon : je t’explique autrement, pas à pas. Demander à Karamö

Toutes les leçons de Français · 12e SM

Demander à Karamö