Leçon 50 sur 52
Le Parnasse
Je sais expliquer ce qu'est le Parnasse, pourquoi il s'oppose au romantisme, et reconnaître dans un poème le culte de la forme et de « l'art pour l'art ».
- 50 min
- 5 exercices corrigés
- 2 schémas
- QCM de 5 questions
À la fin de la leçon, tu sauras :
- Définir le Parnasse et la doctrine de « l'art pour l'art »
- Situer le mouvement dans son contexte et connaître ses principaux poètes
- Expliquer ce qui l'oppose au romantisme
- Analyser un poème parnassien (forme, impersonnalité, images)
Avant de commencer : Le romantisme (thèmes, lyrisme) et les outils de la lecture poétique (syllabes, strophes, rimes).
1Je découvre
Au marché de Kankan, Lansana, artisan bijoutier, travaille depuis trois jours sur un seul bracelet en or. Il chauffe le métal, le martèle, le lime, grave de minuscules motifs. Un client impatient lui demande : « Pourquoi te donner tant de peine ? Un bracelet plus simple servirait aussi bien. »
Lansana répond sans lever la tête : « Un bracelet simple sert. Celui-ci, on le regardera encore dans cent ans. Je ne cherche pas l'utile, je cherche le beau. »
Vers 1860, en France, des poètes ont eu la même exigence que Lansana. Fatigués des plaintes et des confidences des romantiques, ils ont voulu travailler le vers comme un orfèvre travaille le métal ou comme un sculpteur taille le marbre : lentement, patiemment, pour atteindre une beauté parfaite et durable. On les a appelés les Parnassiens.
Qu'est-ce que le Parnasse, et en quoi ses poètes ont-ils voulu rompre avec le romantisme ?
2Je comprends
1. Définition et origine du nom
Le Parnasse est un mouvement poétique français de la seconde moitié du XIXe siècle (environ 1860-1880) qui prône « l'art pour l'art », le culte de la forme parfaite et l'impersonnalité du poète.
Le nom vient du mont Parnasse, en Grèce, où, selon la mythologie, vivaient le dieu Apollon et les Muses, protectrices des arts. Il a été popularisé par un recueil collectif, *Le Parnasse contemporain*, publié par l'éditeur Alphonse Lemerre en trois volumes (1866, 1871 et 1876), qui réunit des poèmes de nombreux auteurs.
2. Le contexte : la fin des illusions romantiques
- 11835 : Théophile Gautier, préface de Mademoiselle de Maupin ; la défense de l'art pour l'art.
- 21848 : échec des espoirs révolutionnaires ; beaucoup d'artistes se détournent de la politique.
- 31852 : début du Second Empire ; Gautier publie Émaux et Camées, Leconte de Lisle Poèmes antiques.
- 41866 : premier volume du Parnasse contemporain.
- 51893 : José-Maria de Heredia publie Les Trophées.
Plusieurs raisons expliquent la naissance du mouvement :
- la lassitude envers le romantisme : les confidences sentimentales, jugées excessives, lassent ;
- la déception politique : après l'échec de la révolution de 1848 et le coup d'État de 1851, beaucoup d'écrivains renoncent à l'engagement et se réfugient dans l'art ;
- le progrès des sciences : l'époque admire l'exactitude, l'observation et l'érudition ; les poètes veulent un vers aussi précis qu'une description savante.
3. Les principes du Parnasse
L'art pour l'art. L'art n'a pas à être utile, ni à enseigner la morale, ni à défendre une cause politique : son seul but est la beauté. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin (1835), Gautier écrit : « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien. »
L'impersonnalité (ou impassibilité). Le poète refuse d'étaler ses sentiments. Il ne dit presque jamais « je » et décrit le monde de façon objective, comme un peintre ou un savant.
Le culte de la forme. Le poème est un objet d'art travaillé avec soin : vers réguliers, rimes riches (plusieurs sons en commun), sonnet (deux quatrains et deux tercets), vocabulaire rare et précis. Le poète se compare à un sculpteur, un orfèvre, un graveur : les titres le montrent, comme Émaux et Camées.
Des sujets lointains et érudits. Les Parnassiens préfèrent les civilisations anciennes (Grèce, Rome, Égypte, Inde), les légendes, les paysages exotiques, les animaux sauvages décrits avec précision, plutôt que la vie intime du poète.
- Le moi, les confidences, le lyrisme
- L'émotion d'abord
- Le poète guide ou prophète
- L'engagement politique (Hugo)
- Vers libéré, parfois négligé
- L'impersonnalité, la description objective
- La forme parfaite d'abord
- Le poète artisan, sculpteur
- L'art pour l'art, sans utilité
- Vers rigoureux, rimes riches, sonnet
4. Les principaux poètes
| Poète | Dates | Œuvres | Rôle |
|---|---|---|---|
| Théophile Gautier | 1811-1872 | préface de Mademoiselle de Maupin (1835), Émaux et Camées (1852) | le précurseur, théoricien de l'art pour l'art |
| Leconte de Lisle | 1818-1894 | Poèmes antiques (1852), Poèmes barbares (1862) | le chef de file ; né à l'île de La Réunion |
| Théodore de Banville | 1823-1891 | Petit traité de poésie française (1872) | le virtuose de la rime |
| José-Maria de Heredia | 1842-1905 | Les Trophées (1893), recueil de sonnets | le maître du sonnet ; né à Cuba |
| Sully Prudhomme | 1839-1907 | poésie philosophique | premier prix Nobel de littérature (1901) |
De jeunes poètes comme Verlaine et Mallarmé publient aussi dans Le Parnasse contemporain en 1866, avant de devenir les maîtres du symbolisme.
5. Lire des vers parnassiens
Gautier, « L'Art » (Émaux et Camées). Ce poème est un véritable art poétique. En voici deux strophes :
> Tout passe. — L'art robuste
> Seul a l'éternité ;
> Le buste
> Survit à la cité.
>
> […]
>
> Sculpte, lime, cisèle ;
> Que ton rêve flottant
> Se scelle
> Dans le bloc résistant !
Exemple
Analyse de la strophe « Sculpte, lime, cisèle… ».
Les trois impératifs « Sculpte, lime, cisèle » s'adressent au poète comme à un artisan : écrire est un travail manuel, patient, exigeant.
L'opposition entre « rêve flottant » (l'idée vague) et « bloc résistant » (la matière dure) montre que l'inspiration ne suffit pas : il faut l'enfermer dans une forme solide.
Le vers très court « Se scelle » (2 syllabes) imite l'acte de fermer, de fixer pour toujours.
Forme : la strophe compte des vers de 6, 6, 2 et 6 syllabes ; cette forme rare et difficile prouve la virtuosité du poète.
Idée : seul l'art bien travaillé est éternel (« Le buste / Survit à la cité »).
Heredia, « Les Conquérants » (Les Trophées, 1893). Premier quatrain de ce sonnet sur les conquérants espagnols partis vers l'Amérique :
> Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
> Fatigués de porter leurs misères hautaines,
> De Palos de Moguer, routiers et capitaines
> Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Exemple
Analyse du quatrain de Heredia.
Sujet : un épisode historique lointain (les navigateurs espagnols partis du port de Palos), et non la vie du poète : c'est l'impersonnalité parnassienne.
Aucun « je » : le poète décrit, il ne se confie pas.
Comparaison : les conquérants sont comparés à des « gerfauts » (grands oiseaux de proie), image de leur avidité et de leur violence.
Vocabulaire rare et précis : « gerfauts », « charnier », « routiers » (soldats d'aventure).
Alliance de mots : « un rêve héroïque et brutal » associe la grandeur et la cruauté.
Forme : alexandrins, rimes embrassées (natal / hautaines / capitaines / brutal : ABBA), sonnet.
Méthode
Pour reconnaître et analyser un poème parnassien :
- Je vérifie la présence du « je » : s'il est absent ou discret, je parle d'impersonnalité.
- Je repère le sujet : Antiquité, histoire, pays lointains, œuvre d'art, animal, paysage.
- J'étudie la forme : type de strophe, sonnet, mètre, richesse des rimes.
- Je relève le vocabulaire rare ou technique et les images plastiques (couleurs, matières, lumière).
- Je conclus en reliant ces remarques à la doctrine de l'art pour l'art.
6. Limites et héritage
On a reproché au Parnasse sa froideur : à force de refuser l'émotion, certains poèmes paraissent de beaux objets sans vie. C'est contre cette froideur que réagiront les symbolistes, qui chercheront la musique et le mystère. Mais le Parnasse a laissé une leçon durable : la poésie est un travail, et la beauté exige de la rigueur. Cette exigence de perfection formelle se retrouve chez de nombreux poètes, y compris africains, qui ont travaillé leur langue avec une précision d'orfèvre.
3Je retiens
Je retiens
Le Parnasse : mouvement poétique français d'environ 1860-1880, nommé d'après le recueil collectif Le Parnasse contemporain (1866, 1871, 1876).
L'art pour l'art : la poésie ne cherche pas l'utile, mais seulement la beauté (Gautier, préface de Mademoiselle de Maupin, 1835).
Impersonnalité : refus du lyrisme et des confidences ; description objective.
Culte de la forme : vers réguliers, rimes riches, sonnet, vocabulaire rare ; le poète est un sculpteur, un orfèvre.
Poètes : Gautier (Émaux et Camées, 1852), Leconte de Lisle (Poèmes antiques, Poèmes barbares), Banville, Heredia (Les Trophées, 1893), Sully Prudhomme.
Le Parnasse réagit contre le romantisme ; le symbolisme réagira contre sa froideur.
4Erreurs fréquentes
- Confondre le Parnasse et le romantisme parce que ce sont deux mouvements poétiques du XIXe siècle : l'un exprime le moi, l'autre le refuse.
- Croire que « l'art pour l'art » signifie que l'art ne veut rien dire : cela veut dire que sa fin est la beauté, pas l'utilité morale ou politique.
- Dire qu'un poème parnassien est sans émotion du tout : l'émotion existe, mais elle est contenue et passe par la description, pas par la confidence.
- Oublier de justifier par la forme : pour prouver qu'un poème est parnassien, il faut analyser le travail des vers, des rimes et des images.
5Je m’exerce
1Exercice 1
Explique l'origine du nom « Parnasse » et donne les dates du recueil qui a fait connaître le mouvement.
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Le nom vient du mont Parnasse, en Grèce, séjour d'Apollon et des Muses dans la mythologie, symbole de la poésie. Le mouvement a été popularisé par le recueil collectif *Le Parnasse contemporain*, publié par Alphonse Lemerre en 1866, 1871 et 1876.
2Exercice 2
Associe chaque œuvre à son auteur : Émaux et Camées, Les Trophées, Poèmes barbares, Petit traité de poésie française.
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- Émaux et Camées : Théophile Gautier (1852).
- Les Trophées : José-Maria de Heredia (1893).
- Poèmes barbares : Leconte de Lisle (1862).
- Petit traité de poésie française : Théodore de Banville (1872).
3Exercice 3
Compte les syllabes de ces vers de Gautier et indique où le e muet s'efface.
a) « Oui, l'œuvre sort plus belle »
b) « Vers, marbre, onyx, émail. »
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a) Oui / l'œu / vre / sort / plus / bel(le) : 6 syllabes. Le e de « œuvre » compte (devant la consonne « s ») ; le e final de « belle » ne compte pas (fin de vers).
b) Vers / mar / br(e) o / nyx / é / mail : 6 syllabes. Le e de « marbre » s'efface devant la voyelle de « onyx ».
4Exercice 4
Voici les deux premiers vers de « Midi » de Leconte de Lisle (Poèmes antiques) :
« Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu. »
Relève une métaphore, une image de couleur ou de matière, et dis ce qui rend ces vers parnassiens.
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Métaphore : « Midi, roi des étés » (midi est présenté comme un souverain qui domine la saison). Image de matière et de couleur : « en nappes d'argent », « ciel bleu » (la lumière est décrite comme un métal précieux qui s'étend). Ces vers sont parnassiens parce qu'il n'y a pas de « je » (impersonnalité), que le poète peint un paysage de façon plastique, comme un tableau, et qu'il utilise des alexandrins réguliers et un vocabulaire choisi (« épandu »).
5Exercice 5
(Type dissertation) « Tout passe. — L'art robuste / Seul a l'éternité. » Expliquez cette affirmation de Théophile Gautier en vous appuyant sur les principes du Parnasse. Propose une problématique et un plan thématique en deux parties avec des exemples.
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Problématique : « Pourquoi, selon les Parnassiens, seule l'œuvre d'art parfaitement travaillée peut-elle échapper au temps ? »
Plan :
I. Tout passe : la fragilité du monde et des sentiments
- Les empires et les villes disparaissent : Gautier l'affirme (« Le buste / Survit à la cité »), et Heredia fait revivre des conquérants aujourd'hui disparus.
- Les émotions personnelles sont passagères : d'où le refus parnassien des confidences romantiques.
II. L'art robuste a l'éternité : le culte de la forme
- Le poème est travaillé comme la pierre ou le métal : « Sculpte, lime, cisèle ».
- La forme parfaite (sonnet, rimes riches, vocabulaire précis) donne au poème la solidité d'une statue ; les sonnets des Trophées sont encore lus et appris plus d'un siècle après leur publication.
Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.
6Je vérifie
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