Leçon 3 sur 30
Introduction générale (suite)
Je sais distinguer la philosophie du mythe, de la religion, de la science et de la sagesse traditionnelle, et présenter le débat sur la philosophie africaine.
- 55 min
- 5 exercices corrigés
- 2 schémas
- QCM de 5 questions
À la fin de la leçon, tu sauras :
- Distinguer la philosophie du mythe et de la religion
- Montrer ce qui rapproche et ce qui sépare la philosophie et la science
- Présenter le débat sur l'existence d'une philosophie africaine (ethnophilosophie et critique)
Avant de commencer : Leçons précédentes : étymologie, étonnement, opinion, savoir, thèse et argument
1Je découvre
Pendant les vacances, Sékou est chez sa grand-mère à Beyla, en Guinée forestière. Le soir, autour du feu, elle raconte comment, selon un récit ancien, les premiers hommes sont arrivés dans la région et pourquoi certaines forêts sont sacrées. Les enfants écoutent sans poser de question : l'histoire est belle, et elle explique tout.
Le lendemain, Sékou lit dans son manuel de SVT que les forêts denses de la région existent grâce à un climat chaud et très humide. Le vendredi, à la mosquée, l'imam rappelle que le monde est l'œuvre de Dieu. Et en classe de philosophie, le professeur a demandé : « Qu'est-ce que la nature, et quelle place l'homme doit-il y occuper ? »
Sékou est troublé. Le récit de sa grand-mère, la leçon de sciences, le sermon de l'imam et la question du professeur parlent tous du monde. Sont-ils en concurrence ? Faut-il choisir ? Et le savoir des anciens, transmis par les contes et les proverbes, est-ce déjà de la philosophie ?
En quoi la philosophie se distingue-t-elle du mythe, de la religion, de la science et de la sagesse traditionnelle ?
2Je comprends
1. Philosophie et mythe
Un mythe est un récit traditionnel, transmis de génération en génération, qui raconte l'origine du monde, des hommes, d'un peuple ou d'une coutume en faisant intervenir des êtres surnaturels (dieux, génies, ancêtres fondateurs).
Le mythe a une grande valeur : il donne une identité à un groupe, transmet des valeurs, explique le monde par des images fortes. Mais il ne se discute pas : on le reçoit et on le transmet.
La philosophie est née en Grèce, vers le VIe siècle avant J.-C., quand certains penseurs ont cherché à expliquer le monde par la raison (en grec logos) plutôt que par le récit mythique (muthos). On parle souvent du passage « du mythos au logos ».
| Mythe (mythos) | Philosophie (logos) |
|---|---|
| Récit, histoire imagée | Raisonnement, argumentation |
| Explique par des êtres surnaturels | Explique par des causes et des principes |
| Reçu et transmis sans discussion | Examiné, discuté, critiqué |
| Autorité de la tradition | Autorité de la raison |
Attention : la philosophie ne méprise pas le mythe. Platon lui-même utilise des récits imagés (comme l'allégorie de la caverne) pour faire comprendre ses idées. Mais chez lui, le récit est au service d'un raisonnement.
2. Philosophie et religion
La religion est un ensemble de croyances et de pratiques qui relient l'homme à une réalité sacrée ou divine. Elle repose sur la foi (la confiance en une révélation ou une parole sacrée), sur des rites et sur une communauté de croyants.
La philosophie et la religion se posent parfois les mêmes questions : d'où vient le monde ? quel est le sens de la vie ? que devient l'homme après la mort ? comment bien agir ? Mais elles n'y répondent pas de la même manière :
- la religion répond par la foi et la révélation ; ses vérités essentielles (les dogmes) ne sont pas remises en cause par le croyant ;
- la philosophie répond par la raison ; toute réponse reste ouverte à l'examen et à la critique.
Cela ne veut pas dire qu'elles s'opposent forcément. Au Moyen Âge, de nombreux philosophes musulmans, juifs et chrétiens ont cherché à accorder la foi et la raison. Un croyant peut philosopher, et un philosophe peut être croyant. La différence porte sur la manière de justifier ce que l'on pense.
- Fondée sur la foi et la révélation
- Vérités reçues (dogmes)
- Rites et communauté de croyants
- Répond au besoin de salut
- Fondée sur la raison
- Vérités cherchées et discutées
- Débat et dialogue entre esprits
- Répond au besoin de comprendre
3. Philosophie et science
La science est un savoir rigoureux, fondé sur l'observation, l'expérimentation et le calcul, qui cherche les lois des phénomènes. La physique, la chimie, la biologie en sont des exemples.
Philosophie et science ont une histoire commune : dans l'Antiquité, le philosophe étudiait aussi la nature, les nombres et les astres. Peu à peu, les sciences se sont séparées de la philosophie en se donnant un objet précis et une méthode propre (les mathématiques dès l'Antiquité, la physique à l'époque moderne, puis la biologie, la psychologie, la sociologie…). C'est pourquoi on dit souvent que la philosophie est « la mère des sciences ».
Leurs différences :
- la science répond à la question « comment ? » : comment l'eau bout-elle ? comment la bauxite se forme-t-elle ?
- la philosophie pose souvent la question « pourquoi ? » ou « qu'est-ce que ? » : qu'est-ce que la connaissance ? que vaut la science ? faut-il faire tout ce que la science rend possible ?
- la science vérifie par l'expérience ; la philosophie ne fait pas d'expériences de laboratoire, elle réfléchit sur les concepts, les valeurs et le sens.
Exemple
La question de l'exploitation de la bauxite à Boké.
Question scientifique : quelle est la composition chimique de la bauxite ? Comment en extraire l'alumine ? Quels effets les poussières ont-elles sur les sols et les cours d'eau ? On y répond par des analyses, des mesures, des expériences.
Question philosophique : l'homme a-t-il le droit de transformer la nature pour ses besoins ? Le développement économique justifie-t-il d'abîmer l'environnement des générations futures ? On y répond par la réflexion sur les valeurs, les droits et les devoirs.
Conclusion : les deux questions sont complémentaires. La science dit ce qui est possible ; la philosophie aide à juger ce qui est souhaitable.
4. Philosophie et sagesse traditionnelle africaine
En Guinée comme dans toute l'Afrique, une riche sagesse se transmet oralement : proverbes, contes, devinettes, enseignements des anciens, récits des griots. Elle contient une véritable réflexion sur la vie en société, le respect, la patience, la parole donnée, la solidarité.
Un proverbe répandu en Afrique de l'Ouest dit, par exemple, qu'« un seul doigt ne peut pas ramasser un caillou » : il exprime l'idée que l'homme ne peut rien seul et que la solidarité est nécessaire. C'est une pensée profonde. Mais est-ce de la philosophie au sens strict ?
5. Le débat sur la philosophie africaine
Au XXe siècle, ce débat a occupé de nombreux penseurs.
- En 1945, le missionnaire belge Placide Tempels publie La Philosophie bantoue. Il y affirme que les peuples bantous possèdent une philosophie cohérente, centrée sur l'idée de « force vitale ». L'ethnologue français Marcel Griaule, dans Dieu d'eau (1948), présente de son côté la pensée cosmologique des Dogon du Mali. Ces travaux montrent que les Africains ont une vision du monde organisée.
- On a appelé ethnophilosophie cette démarche qui cherche la philosophie d'un peuple entier dans ses mythes, ses proverbes et ses croyances collectives.
- Le philosophe béninois Paulin Hountondji, dans Sur la « philosophie africaine » (1976), critique l'ethnophilosophie. Selon lui, une vision du monde collective et anonyme n'est pas encore une philosophie au sens strict : la philosophie suppose des auteurs qui signent leurs thèses, des textes que l'on peut discuter et critiquer, et un débat ouvert.
- 1Constat : les peuples africains ont une sagesse riche (proverbes, mythes, cosmologies)
- 2Ethnophilosophie (Tempels, 1945) : cette sagesse collective est une philosophie
- 3Critique (Hountondji, 1976) : la philosophie exige des auteurs, des textes et un débat critique
- 4Conclusion possible : la sagesse traditionnelle est une source de réflexion ; elle devient philosophie quand on l'examine par la raison
Ce débat n'est pas fermé. Ce que tu dois retenir : la sagesse traditionnelle est une source précieuse de réflexion ; elle devient pleinement philosophique lorsqu'on l'examine, qu'on la discute et qu'on la justifie par des arguments. Un proverbe peut ouvrir une réflexion, mais il ne remplace pas un raisonnement.
Méthode
Pour comparer la philosophie à une autre forme de pensée (mythe, religion, science, sagesse) :
- Je définis chacune des deux formes de pensée.
- Je montre leurs points communs (questions, but).
- Je montre leurs différences (méthode, fondement, rapport à la critique).
- J'illustre par un exemple précis, si possible guinéen.
- Je conclus sur leur complémentarité ou leur opposition.
3Je retiens
Je retiens
Mythe : récit traditionnel qui explique le monde par des êtres surnaturels ; il se transmet sans discussion.
La philosophie est née du passage du mythos (récit) au logos (raison), en Grèce vers le VIe siècle avant J.-C.
Religion : fondée sur la foi et la révélation. Philosophie : fondée sur la raison et la critique.
Science : savoir fondé sur l'observation, l'expérience et le calcul ; elle répond surtout au « comment ? ».
La philosophie est appelée « mère des sciences », car les sciences s'en sont séparées peu à peu.
Ethnophilosophie (Tempels, 1945) : chercher la philosophie d'un peuple dans ses traditions collectives ; critiquée par Hountondji (1976).
La sagesse traditionnelle devient philosophie quand elle est examinée et discutée par la raison.
4Erreurs fréquentes
- Croire que la philosophie combat la religion : elle utilise une autre méthode (la raison), mais de nombreux philosophes ont été croyants.
- Penser que le mythe est « faux » et donc sans valeur : il transmet des valeurs et une identité ; simplement, il ne se justifie pas par des arguments.
- Dire que les Africains n'ont pas de pensée : la question débattue n'est pas l'existence d'une pensée africaine, qui est évidente, mais la forme qu'elle doit prendre pour être une philosophie au sens strict.
- Confondre science et philosophie : la science vérifie par l'expérience ; la philosophie réfléchit sur les concepts, le sens et les valeurs.
5Je m’exerce
1Exercice 1
(Questions de cours)
a) Qu'est-ce qu'un mythe ?
b) Que signifie l'expression « passage du mythos au logos » ?
c) Pourquoi dit-on que la philosophie est la « mère des sciences » ?
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a) Un mythe est un récit traditionnel, transmis de génération en génération, qui explique l'origine du monde, des hommes ou des coutumes en faisant intervenir des êtres surnaturels.
b) C'est le passage d'une explication du monde par des récits (mythos) à une explication par la raison, les causes et les arguments (logos). Il marque la naissance de la philosophie en Grèce vers le VIe siècle avant J.-C.
c) Parce que, dans l'Antiquité, la philosophie englobait l'étude de la nature, des nombres et des astres ; les sciences s'en sont ensuite séparées en se donnant un objet et une méthode propres.
2Exercice 2
Pour chaque question, dis si elle est plutôt scientifique ou plutôt philosophique. Justifie.
a) « À quelle température le fer fond-il ? »
b) « Le progrès technique rend-il l'homme plus heureux ? »
c) « Comment le paludisme se transmet-il ? »
d) « A-t-on le droit de tout faire pour guérir un malade ? »
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a) Scientifique : on y répond par la mesure et l'expérience.
b) Philosophique : elle porte sur le rapport entre progrès et bonheur, c'est-à-dire sur des valeurs, et ne se règle pas par une expérience.
c) Scientifique : la biologie et la médecine y répondent (piqûre du moustique anophèle femelle porteur du parasite).
d) Philosophique (morale) : elle porte sur les limites de ce qui est permis, non sur ce qui est techniquement possible.
3Exercice 3
Recopie et complète le tableau comparant religion et philosophie selon quatre critères : fondement, rapport aux vérités, manière de répondre, attitude attendue.
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| Critère | Religion | Philosophie |
|---|---|---|
| Fondement | La foi, la révélation | La raison |
| Rapport aux vérités | Vérités reçues (dogmes) | Vérités cherchées, toujours discutables |
| Manière de répondre | Par la parole sacrée et la tradition | Par l'argumentation |
| Attitude attendue | La confiance, la fidélité | L'examen, l'esprit critique |
4Exercice 4
Voici un proverbe : « Un seul doigt ne peut pas ramasser un caillou. »
a) Explique son sens.
b) Transforme-le en question philosophique.
c) Donne un argument pour et un argument contre la thèse qu'il exprime.
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a) Le proverbe signifie qu'un homme seul ne peut pas réaliser grand-chose : il a besoin des autres, comme le doigt a besoin de la main entière.
b) Question possible : « L'homme peut-il se suffire à lui-même ? » ou « La solidarité est-elle nécessaire à l'homme ? »
c) Argument pour : l'homme naît faible et dépend des autres pour se nourrir, apprendre à parler, être protégé ; même le travail des champs se fait souvent en groupe. Argument contre : certaines œuvres exigent la solitude et l'effort personnel (réfléchir, créer, décider en conscience) ; la solidarité ne supprime pas la responsabilité individuelle.
5Exercice 5
(Rédaction guidée) En 12 à 15 lignes, réponds à la question : « La sagesse des anciens est-elle déjà de la philosophie ? » Plan : ce que contient la sagesse traditionnelle ; la position de l'ethnophilosophie ; la critique de Hountondji ; ta conclusion nuancée.
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Exemple de réponse :
La sagesse des anciens, transmise par les proverbes, les contes et les récits des griots, contient une réflexion profonde sur la vie en société, la patience, la solidarité et le respect de la parole donnée. Pour l'ethnophilosophie, dont Placide Tempels est un représentant avec La Philosophie bantoue (1945), cette sagesse collective constitue déjà une philosophie. Paulin Hountondji a critiqué cette position en 1976 : selon lui, une philosophie suppose des auteurs identifiés, des thèses écrites et un débat critique, alors qu'une vision du monde collective est reçue sans être discutée. On peut conclure que la sagesse des anciens n'est pas encore, à elle seule, de la philosophie au sens strict, mais qu'elle en est une source féconde : elle devient philosophique dès qu'on l'interroge, qu'on la justifie par des arguments et qu'on accepte d'en discuter les limites.
Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.
6Je vérifie
Choisis une réponse pour chaque question : la correction s’affiche aussitôt.
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