Leçon 9 sur 52
La Négritude : le Noir au premier plan, le scandale de Batouala
Je sais expliquer comment, dans les années 1920, le Noir passe au premier plan de la scène culturelle, et pourquoi Batouala de René Maran, prix Goncourt 1921, a provoqué un scandale.
- 55 min
- 5 exercices corrigés
- 2 schémas
- QCM de 5 questions
À la fin de la leçon, tu sauras :
- Décrire la mode de « l'art nègre » en Europe au début du XXe siècle et en montrer les limites
- Présenter René Maran et le roman Batouala
- Expliquer le scandale de Batouala et son importance pour la Négritude
Avant de commencer : Les leçons sur la prise de conscience et sur la Négritude.
1Je découvre
Hawa, élève de 12e à Faranah, lit dans un vieux journal une rubrique intitulée « Il y a cent ans ». Elle y apprend qu'en décembre 1921, le plus prestigieux prix littéraire français, le prix Goncourt, fut attribué pour la première fois à un écrivain noir, René Maran, pour un roman africain, Batouala.
Elle s'attendait à lire que tout le monde avait applaudi. Au contraire : une partie de la presse fut furieuse, des hommes politiques s'indignèrent, et l'auteur, fonctionnaire colonial, dut finalement quitter son poste.
« Comment un prix littéraire peut-il faire scandale ? » demande-t-elle à son frère Sékou, étudiant à l'université de Sonfonia.
Pourquoi le Noir devient-il soudain, dans les années 1920, un sujet central de l'art et de la littérature, et pourquoi Batouala a-t-il provoqué un tel scandale ?
2Je comprends
1. Le Noir au premier plan : la mode de « l'art nègre »
Au début du XXe siècle, l'Europe découvre avec passion les arts venus d'Afrique et d'Amérique noire.
- La sculpture africaine : des peintres comme Picasso ou Matisse s'inspirent des masques et des statues africaines. Le tableau de Picasso Les Demoiselles d'Avignon (1907) en porte la marque. Cette influence contribue à la naissance du cubisme.
- La littérature : en 1921, le poète Blaise Cendrars publie une Anthologie nègre, recueil de contes et de légendes africaines.
- La musique et la danse : dans les années 1920, le jazz conquiert Paris ; la danseuse américaine Joséphine Baker triomphe dans la Revue nègre (1925).
- L'ethnologie : des savants comme Maurice Delafosse ou Leo Frobenius décrivent les sociétés africaines.
Le Noir passe donc au premier plan de la scène culturelle européenne. C'est une nouveauté : jusque-là, il n'apparaissait que comme un personnage secondaire, un décor exotique ou une caricature.
2. Les limites de cette mode
Cette admiration a cependant des limites :
- Elle reste souvent exotique : on aime le Noir parce qu'il est « différent », « primitif », « sauvage ». On ne le considère pas comme un égal.
- Ce sont surtout des Européens qui parlent du Noir. Le Noir est regardé, admiré, mais il ne prend pas encore lui-même la parole.
- Elle ne change rien à la colonisation : on peut admirer un masque africain au musée et accepter le travail forcé en Afrique.
C'est pourquoi l'arrivée de Batouala, écrit par un Noir et critiquant la colonisation, est un événement.
3. René Maran, l'auteur
René Maran (1887-1960) est né de parents guyanais, en Martinique (à Fort-de-France, ou, selon certaines sources, sur le bateau qui y conduisait ses parents). Il fait ses études en France, à Bordeaux, puis devient fonctionnaire de l'administration coloniale en Oubangui-Chari, l'actuelle République centrafricaine. Il y observe pendant des années la vie des populations et le comportement des colonisateurs.
C'est de cette expérience qu'est né Batouala.
4. Le roman Batouala
Batouala, sous-titré « véritable roman nègre », paraît en 1921. Il reçoit le prix Goncourt la même année : c'est la première fois que ce prix récompense un écrivain noir.
L'histoire. Batouala est un grand chef (un mokoundji) du peuple banda, en Oubangui-Chari. Il est âgé, respecté, attaché aux coutumes. Il découvre que sa première épouse, Yassigui'ndja, est attirée par un jeune homme, Bissibi'ngui. La jalousie pousse Batouala à vouloir se débarrasser de son rival. Lors d'une grande chasse, il tente de le tuer, mais il est grièvement blessé par une panthère. Il meurt, tandis que les deux jeunes gens s'unissent.
Ce qui est nouveau.
- Le héros est africain et l'histoire est racontée de son point de vue. Les Blancs ne sont que des personnages lointains, vus par les yeux des Africains.
- Le roman décrit de l'intérieur la vie d'un village : les fêtes, les rites, la chasse, les croyances, le rythme des saisons.
- Les Africains parlent entre eux des Blancs, de l'impôt, du travail forcé, des injustices qu'ils subissent.
- 1Batouala, chef banda, soupçonne sa femme Yassigui'ndja d'aimer Bissibi'ngui
- 2La jalousie grandit pendant les fêtes et la vie du village
- 3Lors d'une grande chasse, Batouala tente de tuer son rival
- 4Il est blessé par une panthère et agonise
- 5Les deux jeunes gens s'unissent : un monde s'achève avec Batouala
5. Le scandale
Le scandale ne vient pas surtout de l'histoire, mais de la préface du roman. Dans cette préface, René Maran, qui est pourtant fonctionnaire colonial, accuse la colonisation :
- il décrit les abus de certains administrateurs : brutalités, exploitation, mépris ;
- il dénonce le fait que des populations meurent de faim ou d'épuisement pendant que l'on exige d'elles l'impôt et le travail ;
- il interpelle directement la civilisation européenne, qu'il accuse d'être bâtie sur la souffrance des innocents : il l'apostrophe par une formule restée célèbre, « Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d'innocents » ;
- il demande aux écrivains français d'ouvrir les yeux et d'agir.
Les réactions sont violentes. Une partie de la presse et du monde politique accuse Maran d'ingratitude envers la France, de trahison et d'exagération. On lui reproche d'avoir reçu le Goncourt parce qu'il est noir, ou au contraire on reproche au jury d'avoir couronné un livre « antifrançais ». Le livre est mal vu dans les colonies, et Maran, attaqué de toutes parts, quitte l'administration coloniale quelques années plus tard.
- un Africain vu de l'extérieur, exotique
- un colonisé reconnaissant
- une colonisation présentée comme civilisatrice
- un fonctionnaire noir loyal et silencieux
- un Africain vu de l'intérieur, avec ses pensées
- des colonisés qui critiquent l'impôt et le travail forcé
- une colonisation accusée de faire mourir des innocents
- un fonctionnaire noir qui témoigne et dénonce
6. L'importance de Batouala pour la Négritude
Batouala est considéré comme un précurseur de la Négritude :
- C'est la première fois qu'un écrivain noir obtient une reconnaissance littéraire majeure en France.
- Le roman montre que l'on peut écrire l'Afrique du point de vue des Africains.
- La préface ouvre la voie à la dénonciation littéraire du colonialisme.
Senghor a d'ailleurs salué René Maran comme un précurseur de la Négritude. Et Maran a payé son courage de sa carrière : son exemple montre que prendre la parole pour les colonisés avait un prix.
Exemple
Question : Pourquoi la mode de « l'art nègre » ne suffit-elle pas à rendre justice aux Noirs ?
Réponse rédigée : Au début du XXe siècle, les Européens admirent la sculpture africaine et le jazz. Cependant, cette admiration est souvent exotique : on aime le Noir parce qu'on le croit « primitif », et non comme un égal. De plus, ce sont des Européens qui parlent de lui, tandis que le Noir reste silencieux. Enfin, cette mode ne remet pas en cause la colonisation. Pour que justice soit rendue, il fallait que les Noirs prennent eux-mêmes la parole : c'est ce que fait René Maran avec Batouala.
Exemple
Question : Explique pourquoi c'est surtout la préface de Batouala qui a fait scandale.
Réponse rédigée : Le roman raconte une histoire africaine, ce qui pouvait plaire au goût de l'exotisme. Mais la préface, elle, accuse directement la colonisation : elle dénonce les abus des administrateurs et apostrophe la civilisation européenne comme un « charnier d'innocents ». Venant d'un fonctionnaire colonial, cette critique paraît une trahison aux yeux des partisans de la colonisation. Le prix Goncourt donne en plus un grand écho à ces accusations. C'est pourquoi la préface déclenche le scandale.
Méthode
Pour présenter une œuvre dans un devoir :
- Je donne le titre, l'auteur, la date et le genre.
- Je résume l'histoire en trois à cinq phrases (situation, événements, dénouement).
- Je montre ce qui est nouveau ou important dans l'œuvre.
- J'explique la réception (accueil, prix, scandale) et son contexte.
- Je conclus sur la place de l'œuvre dans l'histoire littéraire.
3Je retiens
Je retiens
Années 1900-1920 : le Noir passe au premier plan de la culture européenne (art africain et cubisme, Picasso, 1907 ; Anthologie nègre de Cendrars, 1921 ; jazz ; Revue nègre, 1925).
Limites : regard exotique, parole confisquée par les Européens, colonisation non remise en cause.
René Maran (1887-1960), d'origine guyanaise, fonctionnaire colonial en Oubangui-Chari.
Batouala, « véritable roman nègre », prix Goncourt 1921 : premier écrivain noir récompensé par ce prix.
Nouveauté : héros africain, point de vue africain, vie du village décrite de l'intérieur.
Scandale : la préface dénonce les abus coloniaux (« charnier d'innocents ») ; Maran est accusé de trahison et quitte l'administration.
Portée : Batouala est un précurseur de la Négritude.
4Erreurs fréquentes
- Croire que Batouala est un pamphlet du début à la fin : c'est surtout la préface qui accuse la colonisation ; le roman décrit la vie d'un village.
- Présenter René Maran comme un Africain du continent : il est d'origine guyanaise, né en Martinique, et a servi en Oubangui-Chari.
- Confondre l'admiration exotique pour l'art nègre et la reconnaissance de l'égalité : aimer un masque n'est pas respecter un peuple.
- Oublier les dates : 1921 est l'année de la parution de Batouala et de son prix Goncourt.
5Je m’exerce
1Exercice 1
Réponds par des phrases complètes.
a) Quel prix René Maran reçoit-il en 1921 ?
b) Dans quelle colonie a-t-il servi ?
c) Quel est le sous-titre de Batouala ?
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a) Il reçoit le prix Goncourt, le plus prestigieux prix littéraire français.
b) Il a servi en Oubangui-Chari, l'actuelle République centrafricaine.
c) Le sous-titre est « véritable roman nègre ».
2Exercice 2
Cite trois signes montrant que le Noir passe au premier plan de la culture européenne au début du XXe siècle, avec une date pour chacun.
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Exemples : Les Demoiselles d'Avignon de Picasso (1907), inspirées de la sculpture africaine ; l'Anthologie nègre de Blaise Cendrars (1921) ; le triomphe de Joséphine Baker dans la Revue nègre (1925). On accepte aussi le succès du jazz dans les années 1920.
3Exercice 3
Lis ce passage, écrit pour l'exercice à la manière d'un récit colonial critique.
« Le commandant avait fixé l'impôt au double de l'an passé. Au village, les greniers étaient vides. Les hommes partirent sur la route du cercle, portant des charges qu'ils ne mangeraient jamais. Le soir, le vieux chef murmura : "Ils disent qu'ils viennent nous apporter la lumière. Pourquoi alors nos nuits sont-elles de plus en plus noires ?" »
a) Relève deux abus coloniaux décrits dans ce passage.
b) Explique l'ironie de la phrase du vieux chef.
c) En quoi ce passage ressemble-t-il à la préface de Batouala ?
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a) Abus : l'impôt doublé alors que les greniers sont vides ; le travail forcé (les hommes portent des charges pour d'autres, « qu'ils ne mangeraient jamais »).
b) Le chef reprend l'argument colonial de la « lumière » (la civilisation) et le retourne : si les colonisateurs apportaient vraiment la lumière, les nuits ne seraient pas « de plus en plus noires ». L'ironie révèle l'écart entre le discours colonial et la réalité de la misère.
c) Comme la préface de Batouala, le passage dénonce l'exploitation des populations (impôt, travail forcé) et oppose le discours civilisateur des Européens à la souffrance réelle des colonisés.
4Exercice 4
Explique en cinq à huit lignes pourquoi Batouala est considéré comme un précurseur de la Négritude.
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Exemple de réponse :
Batouala est un précurseur de la Négritude pour trois raisons. D'abord, il est écrit par un Noir, René Maran, qui reçoit en 1921 le prix Goncourt : pour la première fois, un écrivain noir est reconnu au plus haut niveau. Ensuite, le roman place un Africain au centre du récit et raconte le monde de son point de vue. Enfin, la préface dénonce avec force les abus de la colonisation. Ces trois éléments, prise de parole, point de vue africain et dénonciation, seront au cœur de la Négritude dix ans plus tard.
5Exercice 5
(Dissertation, travail préparatoire) Sujet : « Un écrivain doit-il prendre des risques pour dire la vérité ? » Appuie-toi sur l'exemple de René Maran. Propose une problématique et un plan détaillé en deux parties.
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Exemple :
Problématique : L'écrivain doit-il accepter de mettre en danger sa carrière, voire sa liberté, pour dire la vérité, ou peut-il la dire autrement ?
I. L'écrivain doit prendre des risques, car la vérité est une responsabilité.
- Se taire, c'est être complice : Maran, témoin des abus en Oubangui-Chari, choisit de parler (préface de Batouala, 1921).
- La parole courageuse fait avancer la justice : le scandale a fait connaître les abus coloniaux et inspiré la Négritude.
II. Mais le risque n'est pas une fin en soi.
- Le prix payé peut être lourd : Maran perd son poste ; d'autres écrivains ont connu la censure ou l'exil.
- L'écrivain peut choisir des formes qui protègent sa parole : l'ironie, le roman, le symbole, comme le récit de Batouala lui-même.
Conclusion : dire la vérité exige souvent du courage, mais l'art de l'écrivain consiste aussi à trouver la forme qui rend cette vérité audible.
Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.
6Je vérifie
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