Leçon 16 sur 16
L'artiste et l'artisan
Je sais distinguer l'artiste de l'artisan, expliquer l'origine historique de cette distinction et en discuter les limites.
- 1 h
- 5 exercices corrigés
- 2 schémas
- QCM de 5 questions
À la fin de la leçon, tu sauras :
- Définir l'artiste et l'artisan à partir de leurs points communs et de leurs différences
- Expliquer les thèses de Kant (art libre / art mercenaire) et d'Alain (l'idée vient en faisant)
- Montrer les limites de la distinction, notamment dans les sociétés africaines
- Rédiger une dissertation ou un commentaire sur ce thème
Avant de commencer : Leçons « L'esthétique », « Le beau » et « La création artistique »
1Je découvre
Au marché de Labé, deux stands se font face. Sur le premier, un cordonnier coud des sandales en cuir. Ses mains vont vite ; il fabrique la même paire depuis des années, et chaque client repart avec des sandales solides, identiques à celles de son voisin, pour 60 000 GNF.
Sur le second, un sculpteur taille une statuette dans un bloc de bois. Il s'arrête souvent, regarde, tourne le bloc, reprend. Il ne sait pas encore exactement ce qu'il va obtenir. Quand Alpha lui demande combien il vendra la statuette, il hésite : « Elle n'est pas finie, je ne sais pas encore ce qu'elle vaut. »
Pourtant, le cordonnier aussi a un savoir-faire admirable, et ses sandales ont de belles coutures. Quant au sculpteur, il vit lui aussi de son travail.
Les deux travaillent de leurs mains, maîtrisent une technique, vendent leurs produits. On appelle pourtant l'un « artisan » et l'autre « artiste ».
Qu'est-ce qui distingue vraiment l'artiste de l'artisan, et cette distinction est-elle toujours juste ?
2Je comprends
1. Ce qu'ils ont en commun
L'artiste et l'artisan ont beaucoup de points communs :
- tous deux produisent des objets par une activité humaine, à la différence de la nature ;
- tous deux possèdent une technique, un savoir-faire acquis par un apprentissage long ;
- tous deux travaillent une matière (bois, cuir, fer, argile, tissu, sons) ;
- tous deux peuvent vivre de leur production.
D'ailleurs, les mots eux-mêmes sont parents. En grec, le mot *technè* désignait à la fois ce que nous appelons l'art et le métier : le médecin, le cordonnier, le sculpteur possédaient chacun une technè. En latin, *ars* avait le même double sens. Au Moyen Âge, en Europe, ceux qui construisaient les cathédrales ou peignaient les églises étaient considérés comme des artisans organisés en corporations.
C'est surtout à partir de la Renaissance (XVe-XVIe siècles) que l'on sépare les « beaux-arts » (peinture, sculpture, architecture, musique, poésie) des « arts mécaniques » ou métiers. L'artiste devient alors une personnalité reconnue, qui signe ses œuvres.
2. Définitions
L'artisan est celui qui produit, par un savoir-faire manuel, des objets utiles, en suivant des règles et des modèles connus d'avance, souvent en plusieurs exemplaires semblables.
L'artiste est celui qui crée des œuvres originales, destinées d'abord à être contemplées, qui expriment une vision ou une émotion et qui ne peuvent pas être reproduites à l'identique par une simple règle.
3. Les critères de distinction
| Critère | Artisan | Artiste |
|---|---|---|
| Finalité | l'utile : l'objet sert à quelque chose | le beau : l'œuvre vaut pour elle-même |
| Rapport à la règle | applique des règles connues | invente sa règle (le génie selon Kant) |
| Rapport à l'idée | l'idée précède l'exécution (plan, modèle) | l'idée se forme pendant l'exécution (Alain) |
| Produit | objets semblables, reproductibles | œuvre unique, originale |
| Valeur | liée à l'usage et au temps de travail | liée à l'originalité, difficile à fixer d'avance |
| Signature | souvent anonyme | œuvre attribuée à une personnalité |
- Produit de l'utile
- Suit un modèle connu d'avance
- Objets reproductibles
- Prix lié au travail et à l'usage
- Exemple : le cordonnier
- Produit du beau
- Invente en faisant
- Œuvre unique
- Valeur liée à l'originalité
- Exemple : le sculpteur de statuettes
4. Kant : art libre et art mercenaire
Dans la Critique de la faculté de juger, Kant distingue :
- l'art libre (les beaux-arts) : une activité agréable par elle-même, comme un jeu, qui trouve sa fin en elle-même ;
- l'art mercenaire (le métier, l'artisanat) : une activité pénible en elle-même, qui n'est pratiquée que pour son résultat et pour le salaire qu'elle rapporte.
Pour Kant, l'art libre est l'œuvre du génie, qui donne à l'art sa règle ; le métier, lui, peut s'apprendre entièrement par des règles. Mais Kant ajoute une remarque importante : même dans les beaux-arts, il faut quelque chose de contraignant, un mécanisme appris, sans quoi l'esprit n'aurait pas de corps et s'évanouirait. L'artiste a donc besoin d'un métier.
5. Alain : l'idée vient en faisant
Le philosophe français Alain, dans son Système des beaux-arts, propose un critère très clair, que l'on peut résumer ainsi :
- chez l'artisan, l'idée précède l'œuvre : le menuisier sait d'avance quelle table il va faire ; il a un plan et l'exécute ;
- chez l'artiste, l'idée vient en faisant : le sculpteur ne sait pas d'avance exactement ce que sera sa statue ; il la découvre au contact du bois. L'œuvre le surprend lui-même.
C'est exactement ce que montrait la scène du marché de Labé : le cordonnier fabrique une paire qu'il connaît d'avance ; le sculpteur découvre sa statuette en la taillant.
Exemple
Appliquer le critère d'Alain.
Situation : une couturière reproduit un modèle de robe choisi par une cliente dans un catalogue ; une autre invente, en travaillant le tissu, une tenue nouvelle pour un défilé.
Analyse : la première réalise une idée qui existait avant l'exécution (le modèle) : elle agit en artisane. La seconde laisse son idée se former au contact de la matière : elle agit en artiste.
Conclusion : ce n'est pas le métier (couturière) qui fait l'artiste ou l'artisan, mais le rapport entre l'idée et l'exécution.
6. Les limites de la distinction
La séparation entre artiste et artisan est utile, mais elle n'est pas absolue.
a) Il y a de l'art dans l'artisanat. Le tisserand qui compose les motifs d'un pagne, la potière qui décore ses jarres, le forgeron qui façonne des bijoux, le sculpteur de masques mettent dans leurs objets une recherche de beauté. On parle d'ailleurs d'artisanat d'art. En Guinée, les pagnes teints à l'indigo du Fouta-Djallon, la vannerie, les instruments de musique comme la kora ou le balafon sont à la fois utiles et beaux.
b) Il y a de l'artisanat dans l'art. Aucun artiste ne crée sans métier. Le peintre doit préparer ses couleurs, le musicien répéter ses gammes, le sculpteur connaître son bois. Comme le disait Kant, l'art a besoin d'un « mécanisme ».
c) Dans les sociétés traditionnelles africaines, la distinction occidentale s'applique mal. Le masque, la statuette, le chant ne sont pas faits d'abord pour être exposés : ils ont une fonction religieuse, sociale ou éducative. Le sculpteur est à la fois artisan (il maîtrise un métier transmis) et artiste (il donne une forme expressive et puissante). L'utile et le beau y sont inséparables. Les objets baga, malinké ou kissi qu'on voit aujourd'hui dans des musées étaient d'abord des objets de la vie communautaire.
d) Dans le monde contemporain, les frontières bougent encore : le design cherche à rendre beaux des objets produits en série ; certains artistes exposent des objets industriels. En 1917, Marcel Duchamp a présenté un urinoir signé comme œuvre d'art (Fontaine), pour montrer que c'est parfois le regard et le lieu qui font l'œuvre.
- 1Antiquité : un seul mot (technè, ars) pour l'art et le métier
- 2Moyen Âge : les bâtisseurs et peintres sont des artisans en corporations
- 3Renaissance : séparation des beaux-arts et des arts mécaniques
- 4XVIIIe siècle : Kant oppose art libre et art mercenaire
- 5XXe siècle : Alain oppose l'idée qui précède et l'idée qui vient en faisant
- 6Aujourd'hui : design, artisanat d'art et art contemporain brouillent la frontière
Exemple
Sujet : « L'artiste n'est-il qu'un artisan de génie ? »
Analyse : « n'est-il que » = la question suggère une réduction ; « artisan de génie » = un artisan exceptionnellement habile.
Problématique : La différence entre l'artiste et l'artisan est-elle seulement une différence de degré (plus ou moins d'habileté) ou une différence de nature ?
I. L'artiste semble un artisan supérieur : même technique, même matière, même apprentissage (technè, ars ; nécessité du métier selon Kant).
II. Mais il y a une différence de nature : finalité (beau / utile), rapport à la règle (génie), rapport à l'idée (Alain).
III. La frontière reste mobile : artisanat d'art, fonction des objets dans les sociétés africaines, design ; l'artiste est un artisan qui ne s'arrête pas à l'utile.
Méthode
Pour traiter un sujet sur l'artiste et l'artisan :
- Commencer par ce qui les rapproche (technique, matière, apprentissage), puis montrer ce qui les distingue.
- Utiliser des critères précis : finalité, règle, idée, reproductibilité, valeur.
- Mobiliser Kant (art libre / art mercenaire) et Alain (l'idée vient en faisant).
- Discuter les limites : artisanat d'art, arts africains, design.
3Je retiens
Je retiens
Points communs : technique, apprentissage, travail d'une matière, production humaine.
Technè (grec) et ars (latin) désignaient à la fois l'art et le métier ; la séparation date surtout de la Renaissance.
Artisan : produit des objets utiles, selon des règles et modèles connus d'avance, reproductibles.
Artiste : crée des œuvres originales et uniques, destinées d'abord à la contemplation.
Kant : art libre (jeu, fin en soi, génie) / art mercenaire (métier, travail pour un salaire) ; mais l'art a besoin d'un métier.
Alain : chez l'artisan, l'idée précède l'œuvre ; chez l'artiste, l'idée vient en faisant.
Limites : artisanat d'art, fonction des objets dans les sociétés africaines, design, art contemporain.
4Erreurs fréquentes
- Définir l'artiste par le talent et l'artisan par l'absence de talent : l'artisan a un savoir-faire réel et souvent admirable.
- Croire qu'un objet utile ne peut pas être beau : une kora, un pagne tissé ou une jarre décorée sont à la fois utiles et beaux.
- Dire que l'artiste ne travaille pas pour l'argent : beaucoup d'artistes vivent de leurs œuvres ; le critère est la finalité de l'œuvre, pas le fait d'être payé.
- Appliquer la distinction européenne sans nuance aux arts africains traditionnels, où l'utile, le sacré et le beau sont liés.
5Je m’exerce
1Exercice 1
(Questions de cours)
a) Que signifiaient les mots technè et ars ?
b) À quelle époque sépare-t-on les beaux-arts des arts mécaniques ?
c) Donne trois critères qui distinguent l'artiste de l'artisan.
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a) Technè (grec) et ars (latin) désignaient à la fois ce que nous appelons l'art et le métier : tout savoir-faire qui produit quelque chose selon des règles.
b) Principalement à la Renaissance (XVe-XVIe siècles).
c) Par exemple : la finalité (l'utile pour l'artisan, le beau pour l'artiste) ; le rapport à la règle (l'artisan applique des règles, l'artiste invente la sienne) ; le rapport à l'idée (chez l'artisan, l'idée précède l'exécution ; chez l'artiste, elle vient en faisant). On accepte aussi : reproductibilité du produit, mode de fixation de la valeur.
2Exercice 2
Pour chaque personne, dis si elle agit plutôt en artisan ou en artiste, et justifie avec un critère du cours.
a) Un menuisier de Kindia fabrique vingt tables-bancs identiques pour une école.
b) Un musicien improvise au balafon une mélodie nouvelle pendant une veillée.
c) Une potière de Kankan fabrique des canaris pour conserver l'eau, selon la forme habituelle.
d) Un peintre réalise une fresque originale sur le mur d'un centre culturel.
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a) Artisan : il produit des objets utiles, identiques, selon un modèle connu d'avance.
b) Artiste : il invente une mélodie originale ; l'idée se forme pendant qu'il joue.
c) Artisane : elle produit des objets utiles selon une forme traditionnelle connue d'avance (on peut noter que la beauté de ses canaris peut en faire aussi une artisane d'art).
d) Artiste : il crée une œuvre unique, destinée d'abord à être contemplée.
3Exercice 3
Explique la distinction de Kant entre « art libre » et « art mercenaire ». Pourquoi Kant dit-il cependant que l'artiste a besoin d'un métier ?
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Pour Kant, l'art libre est une activité qui plaît par elle-même, comme un jeu, et qui trouve sa fin en elle-même : ce sont les beaux-arts, œuvre du génie. L'art mercenaire, ou métier, est une activité pénible en elle-même, pratiquée seulement pour le résultat et le salaire qu'elle procure ; il peut s'apprendre par des règles.
Cependant, Kant affirme que même les beaux-arts ont besoin de « quelque chose de contraignant », d'un mécanisme appris : sans technique, l'esprit de l'artiste n'aurait pas de corps pour s'exprimer et l'œuvre ne pourrait pas exister. Le génie a besoin d'un métier, comme le musicien a besoin de connaître son instrument.
4Exercice 4
(Commentaire guidé) Lis ce texte rédigé pour la leçon, puis réponds.
« Le menuisier sait, avant de toucher au bois, quelle table il fera ; il a son plan, et le bois obéit. Le sculpteur, lui, ne commande pas si simplement : chaque coup de ciseau lui apprend quelque chose, et la statue qu'il achève n'est pas tout à fait celle qu'il imaginait. »
a) Dégage le thème et la thèse du texte.
b) Explique l'opposition entre « le bois obéit » et « chaque coup de ciseau lui apprend quelque chose ».
c) À quel philosophe cette idée correspond-elle ?
d) Discute cette thèse en une dizaine de lignes à l'aide d'un exemple guinéen.
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a) Thème : la différence entre le travail de l'artisan et celui de l'artiste. Thèse : chez l'artisan, l'idée précède et commande l'exécution ; chez l'artiste, l'idée se forme et se transforme au cours de l'exécution.
b) « Le bois obéit » signifie que la matière se plie à un plan déjà fixé : le menuisier réalise ce qu'il a prévu. « Chaque coup de ciseau lui apprend quelque chose » signifie qu'entre le sculpteur et la matière s'engage un dialogue : le bois résiste, suggère, surprend, et l'œuvre naît de cette rencontre.
c) Cette idée correspond à la thèse d'Alain, pour qui, chez l'artiste, l'idée vient en faisant.
d) Exemple de discussion : la thèse est éclairante : le sculpteur baga ou le musicien qui improvise découvrent leur œuvre en la faisant. Mais elle doit être nuancée. D'un côté, l'artisan n'est pas un simple exécutant : le tisserand du Fouta-Djallon qui compose les motifs d'un pagne invente aussi en travaillant, et son objet peut être beau. De l'autre, l'artiste a souvent un projet : un architecte dessine des plans avant de construire. La différence est donc moins une frontière nette qu'une question de degré : plus l'œuvre échappe au plan, plus elle relève de l'art.
5Exercice 5
(Type BAC — dissertation) Sujet : « Peut-on distinguer l'artiste de l'artisan ? »
Rédige l'introduction complète et le plan détaillé en trois parties.
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Introduction. Au marché, le cordonnier et le sculpteur travaillent côte à côte ; tous deux ont des mains habiles et vivent de leur production. Pourtant, on appelle l'un artisan et l'autre artiste. L'artisan produit, par un savoir-faire manuel, des objets utiles selon des modèles connus ; l'artiste crée des œuvres originales destinées d'abord à la contemplation ; distinguer, c'est reconnaître une différence réelle entre deux choses. Or les deux partagent la technique, la matière, l'apprentissage, et le mot « art » a longtemps désigné aussi le métier. La différence entre l'artiste et l'artisan est-elle réelle et fondée, ou n'est-elle qu'une construction historique qui sépare artificiellement l'utile et le beau ? Nous verrons d'abord ce qui rapproche l'artiste et l'artisan, puis ce qui les distingue, enfin les limites de cette distinction.
Plan détaillé.
I. L'artiste et l'artisan semblent difficiles à distinguer. Arguments : même technique, même matière, même apprentissage ; technè et ars désignaient les deux. Exemple : le forgeron et le sculpteur apprennent leur métier auprès d'un maître.
II. Pourtant, des critères permettent de les distinguer. Arguments : finalité (utile / beau), rapport à la règle, rapport à l'idée. Auteurs : Kant (art libre / art mercenaire, génie), Alain (l'idée vient en faisant). Exemple : le menuisier et le sculpteur.
III. La distinction a des limites. Arguments : artisanat d'art ; l'art a besoin d'un métier (Kant) ; dans les sociétés africaines, l'utile, le sacré et le beau sont liés ; design et art contemporain (Duchamp). Exemple : la kora et le pagne à l'indigo, à la fois utiles et beaux.
Conclusion attendue : on peut distinguer l'artiste et l'artisan par leur rapport à l'idée et à la finalité de l'objet, mais cette distinction marque des différences de degré plus qu'une séparation totale.
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6Je vérifie
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